Ellande Jaureguiberry

Portrait, 2021

︎︎︎ Publié dans la revue
Point Contemporain


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D’abord l’odeur. Celle de l’encens qui brûle. Et ensuite la cacophonie qui s’élève avant même d’apercevoir les auteurs de ce tumulte. À pas feutrés on s’approche, comme ému.es de pénétrer sur les terres ranimées de Fantasia. Ici un visage énigmatique semblant prisonnier d’une architecture tout aussi fantasque, là un socle en mosaïque sur lequel repose une céramique-totem. Brisant le silence, dessins et sculptures semblent avoir beaucoup à dire. À tendre l’oreille, on pourrait presque entendre les œuvres jacasser entre elles, participant à une histoire à la fois plurielle et commune. Peut-être se moquent-elles de nous, avec nos yeux grands ouverts. On serait presque de trop. Alors on se tait et on écoute. Ces voix si particulières proviennent d’un aller-retour incessant entre les médiums, où dessins et céramiques se répondent, où terre et papier se mêlent pour composer l’univers d’hybridation qu’est celui d’Ellande Jaureguiberry (né en 1985, vit et travaille à Paris). Au dualisme, l’artiste préfère la complicité, la rencontre. Formes animales et végétales, organiques et ornementales, évocations du féminin et du masculin, de la douceur et de la violence se confondent et évoquent un ailleurs mystique. Et mythique. Créatures animistes et architectures abstraites s’inspirent librement de mythes et des récits de science-fiction. Ensemble, elles sont les protagonistes d’un récit empreint de tendresse et d’une sensualité timide.

À l’origine, il y a le dessin. Des dessins où, dans le format contraint de la feuille de papier, Ellande vient imaginer des compositions graphiques complexes. Dans les creux de ces paysages qui apparaissent comme des fenêtres vers un ailleurs hors de toute définition, d’étranges créatures semblent nous observer. On peut apercevoir un profil comme découpé dans le papier, un nez flottant au bord d’un cadre dans le cadre, ou encore des formes énigmatiques pouvant rappeler celles d’un sexe masculin. Ce sont ces mêmes fragments que l’on retrouve dans les sculptures de l’artiste. D’abord emprisonnés du dessin, ils apparaissent ici comme des parties du corps prêtes à bondir hors du mur. Les sculptures de l’artiste constituent une collection d’objets qui rappellent l’animal, l’humain tout autant que le végétal, le virus, le corps pathogène. Suspendues au mur ou posées au sol, leurs formes extravagantes, presque molles, dénotent avec la justesse des structures que l’on retrouve dans les dessins d’Ellande. Cet aller-retour incessant entre l’un et l’autre des deux médiums de prédilection de l’artiste raisonne de plusieurs manières dans sa pratique. C’est d’ailleurs par le volume qu’Ellande aborde le dessin, avec une étape préliminaire durant laquelle il sculpte dans le bois les formes qui serviront ensuite de structures à ses dessins. Cette étape lui permet notamment de travailler les ombres et les reliefs qu’il viendra ensuite reproduire au crayon. Un crayon qu’il manie comme un ébauchoir, dans un dessin devenu sculpture où, sur la surface plane de la feuille, apparaissent des formes texturées dans un jeu de superpositions. Dans ses sculptures aussi, l’artiste explore les possibles offerts par la matière, qu’il préfère malléable à l’instar de l’argile, la terre ou le plâtre. On retiendra de son approche une certaine forme de corporalité de la matière qui se retrouve dans le choix de matériaux mous et fluides, et dans l’aspect même des œuvres, empreintes de la gestuelle de l’artiste. Leur esthétique rappelle par ailleurs celle d’un art primitif provenant d’une civilisation perdue. Les céramiques d’Ellande sont piquées de bâtons d’encens, de brins d’herbe ou parées de piercings. Elles prennent tantôt la forme de temple sacré perché en haut de socles de mosaïque, tantôt la forme de créatures à l’aura résolument mystique. Des céramiques devenues totems d’un culte inconnu. Elles sont les passeuses d’un monde à un autre, les guides du rite initiatique auquel nous invite Ellande, dont la pratique artistique se teinte de spiritualisme. Sur le papier aussi, les compositions géométriques évoquent des structures mentales. Telles des architectures de la pensée, elles nous entraînent entre abstraction et figuration, dans les confins de notre imaginaire.

Perdus dans un état méditatif vaporeux, on déambule alors au sein de paysages psychiques. La cacophonie se fait plus audible. À mesure que l’on progresse dans l’image, que l’on glisse entre les fissures du papier, nous sommes rejoints par les personnages d’un récit en train de s’écrire. D’abord craintifs et dissimulés dans les architectures de terre ou de papier, ils nous accompagnent désormais dans notre exploration de l’ailleurs d’Ellande Jaureguiberry. Ils nous effleurent, nous caressent de leur présence. En nous résonnent leurs paroles. Les paroles d’une langue inconnue, celle des mythes intérieurs de l’artiste, qu’il ne tient qu’à nous de déchiffrer.


Lena Peyrard