Ce qui veille encore
2025


Texte rédigé lors d’une nuit d’écriture au centre d’art Le Silo U1 en juin 2025 et présenté dans l’exposition Les Oublieurs de Cléa Coudsi et Eric Herbin. 
Du 17 décembre 2025 au 7 février 2026

︎︎︎Exposition Les oublieurs, Le Silo U1, Chateau Thierry



En 2024 et 2025, le duo d’artistes Cléa Coudsi et Eric Herbin a mené une résidence de recherche au Le Silo U1, ancienne usine à biscuits reconvertie en centre d’art, au cours de laquelle ils ont collecté récits et objets d’anciens ouvriers et ouvrières (archives, photographies, documents administratifs, objets du quotidien). Invitée à participer au projet en tant qu’autrice et critique d’art, j’ai développé un texte à partir d’une immersion nocturne au sein du lieu, en dialogue avec les matériaux réunis. Cette contribution, conçue comme une forme d’écriture située et indirecte, a été intégrée à l’exposition présentée du 20 décembre 2025 au 7 février 2026, qui articulait archives, témoignages et œuvres (installations, gravures, film) afin d’interroger la mémoire ouvrière, les processus de transmission et les formes contemporaines de réactivation du passé.


Ce qui veille encore

J’ai pris la ligne P en fin d’après-midi. Gare de l’Est, 16h46, direction Château-Thierry. Le train s’est arraché mollement à Paris, comme s’il rechignait à quitter la ville. La chaleur étouffe tout. Juin tape fort cette année. À peine 53 minutes plus tard, j’arrive à Château-Thierry. Le quai brûle sous mes semelles. Pas un souffle d’air.

Je marche vers l’usine. Enfin, ce qu’elle est devenue. En avançant dans la ville, une odeur familière m’attrape : le biscuit chaud, sucré, doux. L’odeur des goûters d’enfance, recrachée par les cheminées industrielles. Ce n’est pas une image. On m’avait prévenue : la ville sent le petit-beurre. Ça vient de l’usine U2, la dernière usine de la ville encore en activité. Mais plus pour longtemps.

Devant l’entrée, un groupe d’ouvriers fume en discutant. Je ralentis. Ils me regardent passer. Je les regarde aussi. On se jauge à distance. Moi, je traverse. Eux, ils habitent ces lieux.

Et puis je la vois. L’usine U1. En contrebas, à quelques centaines de mètres plus loin. L’ancienne. Fermée, vidée, réaffectée. Aujourd’hui, l’aile ouest de l’usine abrite le Silo U1.

Un centre d’art contemporain dans les murs de cette vieille usine Belin. Avant, ici, on fabriquait du biscuit à la chaîne. Pépito, Figolu, Napolitain. Des cadences folles. Des machines dernier cri. Un fleuron de l’industrie agroalimentaire française. Et puis l’érosion, les plans sociaux, les cartons, les silences. La fermeture, début des années 90.

Aujourd’hui, c’est propre, lumineux, lisse. On y expose. On s’y balade. On y pense le monde d’aujourd’hui et de demain.

Depuis deux ans, Cléa Coudsi et Éric Herbin s’y sont installés pour autre chose. Ils sont venus chercher ce qui reste. Les gestes, les voix, les mots perdus. Ils collectent. Ils écoutent les anciens ouvriers, les anciennes ouvrières. Ils enregistrent, ils fouillent. Ils font remonter ce qui, sans eux, serait avalé pour de bon.

Moi, on m’a invitée à écrire un texte dans le cadre de leur résidence. On m’a proposé un bureau, une chaise, une prise. J’ai demandé une nuit. Seule. Je voulais l’entendre respirer, ce lieu. Me laisser prendre par les odeurs, les papiers, les visages jaunis, les ratures, les listes de production, les photos floues, les fiches de poste. Je voulais sentir ce que c’est, de porter la mémoire des autres. Même brièvement.

Quelques heures ont passé, la nuit est tombée. Me voilà donc seule dans cette usine vide, avec pour seules compagnes des archives et cette chaleur qui ne redescend pas, incrustée dans le béton. Il n’y a pas d’exposition en ce moment. Le lieu est en attente, en suspens, comme un souffle retenu.

Et moi, je suis là, au milieu. C’est étrange de se retrouver seule dans un centre d’art. Encore plus quand ce centre d’art a été une usine. Encore plus quand cette usine a craché du biscuit pendant cinquante ans. Ça vous rabote un peu l’égo.

Je suis installée dans une salle immense. Le plafond est si haut que j’en perds l’échelle. Seize mètres, peut-être plus. Deux grandes fenêtres à petits carreaux épais, tout en hauteur, laissent passer une lumière laiteuse. Il y a quelque chose de sacré dans cette pièce vide. Quelque chose de grand et d’intouchable. Une solennité qui n’a pas besoin de mots.

Il reste des traces. Des souvenirs en dur. Une porte perchée à dix mètres du sol. Sans escalier, sans logique. On m’a dit que c’était là qu’étaient stockés les silos à sucre et à farine. Qu’ici, ça sentait fort, que l’air était saturé, chargé d’une poussière invisible prête à s’embraser. Dans la pièce d’à côté, il y avait les lignes de fours, longs et brûlants.

Tout est silencieux maintenant. Un silence qui bourdonne, comme une machine arrêtée mais pas éteinte. Le genre de silence qui vous donne envie de parler tout bas.

J’entends, au loin, le piaillement des oiseaux. Un petit cri sec, joyeux, presque insolent.
Est-ce qu’elles les entendaient, les oiseaux, les ouvrières ?
Coincées entre ces murs, sous le vacarme des machines, dans la chaleur des fours.
Ou bien le silence est-il un luxe qui se gagne quand on sort ?

Au centre de la pièce, deux grandes tables. D’autres sont installées dans la salle des fours. Dessus, les archives collectées par Cléa et Éric. Ce ne sont pas des reliques. Ce sont des vies. Des objets simples, abîmés parfois. Discrets. Ils ont été prêtés. C’est temporaire. Ils retourneront à celles et ceux qui les ont gardés précieusement chez eux, parfois pendant trente ans.

Ils ne valent rien pour le marché, mais ils valent tout pour la mémoire.

Une boîte en métal cabossée. Un sac aux coutures fatiguées. Des photos d’équipe d’un voyage à Paris, des sourires larges. Des fiches de paie, des carnets de bord. Des modes d’emploi pour les machines, avec des marges noircies de calculs, des annotations comme des formules secrètes.

Je tombe sur une publicité de 1987. Une page glacée pour présenter l’assortiment Calèche. Un biscuit pour chaque occasion. Tout paraît d’un autre âge, et pourtant les visages me fixent encore.

Une photo en particulier retient mon attention. Six femmes. Trois de chaque côté d’un tapis roulant sur lequel des biscuits défilent. Elles les attrapent, les rangent dans des boîtes. Charlottes blanches, blouses nettes. Leurs têtes penchées, concentrées. Il y a de la force dans leurs bras, de la précision dans leurs mains. Elles ne posent pas pour la caméra. Elles travaillent.

Je m’assois devant cette image, sans rien dire.

Ces objets ne m’appartiennent pas. Cette mémoire ne m’est pas destinée. Elle m’est transmise, en transit, comme on passe une torche. Cléa et Éric ont écouté. Ils ont recueilli. Ils ont gagné cette confiance. Moi, je suis invitée. Je passe par eux. Je suis l’écho d’un écho.

Alors je me demande :
Comment écrire à partir d’un écho ?
Et puis, à quoi ça tient, une vérité ?
Aux souvenirs ? À l’émotion ? Aux gestes mille fois répétés ?

Je pourrais tout inventer. Je pourrais transformer cette photo en récit. Donner un nom à chacune. Leur prêter une voix, un souvenir, une rage, une chanson qu’elles auraient fredonnée ce jour-là. Ce ne serait pas vrai. Et en même temps, ce ne serait pas faux non plus.

Je suis là, au milieu d’une usine vide, avec des preuves, des fragments. Et ce qu’on me demande, ce n’est pas d’expliquer.
C’est d’écouter.

Car le silence du lieu n’est pas vide.
Il est plein d’un bourdonnement ancien.
Et puis, là-bas, vers l’entrée, le son régulier de l’eau.
Plop. Plop. Plop.

Une fuite causée par les orages de la veille. L’eau tombe du plafond dans un bac posé à même le sol.
Un rythme lent, précis, comme un métronome oublié.
Plop.
Plop.
Plop.


Chaque goutte frappe quelque chose en moi. Ça tape au même endroit. Encore. Encore. Comme un doigt obstiné sur une porte fermée.

Sous le plop, d’autres bruits affleurent.
Un grondement diffus. Une pulsation grave.
Un raclement lointain. Un souffle de rouille.

Dans ce calme apparent, quelque chose s’éveille. Un frisson, à peine perceptible, comme une tension dans l’air. L’atmosphère se densifie, sans raison. L’espace devient moins vide, moins neutre. Je crois entendre un souffle, long, profond, venu de l’intérieur des murs. Sous mes pieds, le béton semble retenir des battements. Ressac de pas. Poids des journées.

Je sens des bribes de gestes précis et répétitifs traverser l’air. Un écho diffus, ni souvenir, ni hallucination. Plutôt une présence. Pas spectrale. Tangible.

Ça insiste.
Ça pousse.

Comme si les murs retenaient des phrases qu’ils n’avaient jamais cessé de prononcer.

Alors je m’efface. Je laisse parler ce qui, depuis le début gagne du terrain.
S’infiltre sous la peau, sous la dalle.
Jusqu’aux entrailles de l’usine. Mes entrailles.

Le frottement de biscuit sur le tapis m’est famillier.

Je connais chaque crissement discret du convoyeur, chaque double clac sec de la pointeuse à l’entrée. Le matin, le soir. Toujours ce même bruit d’ouverture et de clôture, comme une morsure.

Il fait chaud. Une chaleur à crever qui m’imprègne tout entière. Du sol au plafond.

Au-dessus de la grande porte d’entrée, une horloge absurde trône. Sans aiguille. Sans minute. Sans pitié. Le temps ici ne se compte pas. Il s'use.

Les fours tournent à plein régime, les chaînes déroulent, les plannings s'empilent, la cadence est infernale.

Pas de cafouillage. Pas de travers. C’est du continu. Du droit. Du mécanique.

Les emballeuses attrapent les biscuits encore brûlants. Ça va vite. Ça ne tremble pas. Les gestes, elles les connaissent par cœur : Tendre. Glisser. Regrouper. Empoigner. Une chorégraphie sans fioriture, répétée des centaines de fois. Belle, parfois.

Je les connais, moi, mes filles. Mireille, Marie-José, Martine, Bernadette, Sophie, Francine, Nelly, Claudine, Michèle… Et les autres. Des femmes entières. Des filles bien.

Certaines sont là depuis toujours. Mireille, par exemple. On a vieilli ensemble. Ses gestes sont plus lents, ses genoux plus durs. Mes rouages et les siens s’usent au même rythme. Une goutte de sueur perle à sa tempe, trace invisible du dévouement. Elle serre les dents, mais elle continue. Toujours.

Martine fredonne dans sa tête. Francine ne dit rien. Claudine pense à autre chose. Mais les mains, elles, s’activent. Mécaniques, jamais indifférentes. C’est un ballet bien huilé, presque tendre, presque cruel.

Le contremaître veille. Il passe, il observe. D’un œil froid. Il ne dit rien, sauf quand ça déborde. Mais elles savent. Elles tiennent la cadence. Elles se tiennent entre elles pour ne pas couler.

Il y a de la fatigue, bien sûr. Les fours crachent leur souffle brûlant. Mais il y a aussi cette solidarité muette, cette force tranquille. Cette manière d'être ensemble sans toujours parler.

Moi, je sens tout. Le sucre, la sueur entre les omoplates, la concentration, la douleur dans les poignets, les cœurs lourds certains matins. Je les sens, je les retiens, je les imprime dans mes murs.

Les biscuits, eux, défilent. Imperturbables. Rien ne les arrête. Ni les rires, ni les larmes. Ils déroulent leur trajectoire avec une précision monotone. Une fois rangés, ils seront emballés, dentelles et ruban noué. Des boîtes qui feront plaisir à d’autres, loin d’ici. Mais ce que personne ne saura jamais, c’est que dans chaque boîte, il y a un bout d’elles. De leurs heures. De leurs histoires. De leurs silences. Et un bout de moi aussi.

Je lève les yeux. Mais ce n’est plus la ligne, plus les machines. La pièce est vide. Je suis assise, dans cette salle immense et silencieuse du Silo U1. L’écran de l’ordinateur est passé en veille, avalé par l’inertie. Une lumière bleutée filtre à travers les vitres opaques, celle de la nuit bien installée.

Je regarde mes mains. Elles sont raides, crispées d’être restées figées trop longtemps.

Le silence change de texture. Martine, Francine et les autres sont parties. Mais elles n’ont pas claqué la porte. Elles ont simplement reculé, doucement, pour se fondre dans les murs.

Dans ma tête, des visages flottent encore. Des gestes. Des voix basses. Je remets de l’ordre sur la table. Les photos, les fiches, les boîtes. Le geste est lent, presque un geste de soin. Comme si je recousais quelque chose.

C’est peut-être ça finalement, écrire. Faire des allers-retours entre le Silo U1 et l’usine. Traverser les murs sans les briser. Passer d’un monde à l’autre avec ce qu’on peut porter. Des images, des odeurs. Attraper des éclats du réel. Les mêler à ce que l’esprit construit quand il cherche à comprendre.

Écrire, ce n’est pas raconter ce qu’on sait. C’est s’autoriser à flotter. À descendre un peu plus bas, là où les voix se brouillent. C’est tendre l’oreille, laisser entrer ce qui demande à passer. Et ne pas refermer trop vite.
Laisser ouvert.
Juste assez.

Je me lève de ma chaise. Dans le silence du Silo U1, j’entends à nouveau le clapotis, régulier, comme une horloge qui aurait repris sa course.

Plop. Plop. Plop.
Presque apaisant.

En sortant, je referme la porte sans bruit.
Mais dans le lointain, très doucement,
ça sent encore un peu le biscuit.