Ce qui fait trace sans faire de bruit
2025


Texte publié dans la revue Immédiats - Semaine 46.25 (n°515), consacrée à l’exposition éponyme présentée à la Fondation LAccolade, Paris. 
Du 14 au 29 novembre 2025

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︎︎︎ Fondation LAccolade, Paris





Ce qui fait trace sans faire de bruit. C’est par cette phrase énigmatique que j’entends, dans l’exposition comme dans ces lignes, interroger notre capacité à saisir ce qui ce qui disparait silencieusement sous nos yeux. L’exposition s’ancre dans des territoires urbains, naturels et imaginaires, là où les mémoires s’effritent, où les paysages se transforment, où les corps laissent leurs empreintes fugitives. Elle devient un terrain de fouilles et invite à observer des pratiques photographiques qui ne sont ni archives, ni preuves du réel. Entre effacement et persistance, elles l’entament, le raturent et l’ouvrent à d’autres récits possibles.

Poétique de l’attention

Les artistes dont il est question travaillent avec l’altération, frôlent l’effacement. Leurs gestes photographiques vont à rebours du spectaculaire dans une lenteur et une sobriété que l’historien Michel Poivert décrit comme une forme d’écologie de l’attention1. En privilégiant le retrait, en refusant la standardisation des images, iels affirment une décroissance esthétique qui réhabilite un lien sensible au monde et fait acte de résistance. L’artiste iranienne Naz Shahrokh incarne cette sensibilité. Le dessin, l’encre et le fil viennent déborder de l’image pour révéler des interconnexions invisibles, spirituelles et physiques entre le vivant et nos gestes. Dans la sérieWe are all connectedqu’elle développe depuis 2014, chacune de ses interventions sur l’image tisse des lignes de continuité fragiles entre ce qui est perçu et ce qui se dérobe. Ninon Hivert, quant à elle, observe des objets usuels abandonnés dans l’espace urbain. Ses photographies de vestiges anonymes deviennent le point de départ de sculptures en céramique où le corps est suggéré par son absence, transformant l’ordinaire en présence troublante. Les traces qu’elle fait surgir sont à la fois fugaces et durables, fragiles mais chargées d’une intensité qui nous confronte à notre propre finitude.

Vestiges, ruines et renaissances

Nourrir cette attention au monde, c’est aussi prendre acte de ce qui se défait. Les paysages en transformation deviennent le terrain privilégié de la photographie, qui en saisit les mutations, les effacements et les renaissances imprévisibles. Robert Smithson parlait à ce sujet de « ruine inversée »2 où toute construction humaine porte en elle sa propre désagrégation. Loin du culte de la permanence, il invitait à voir parkings, friches ou carrières comme des témoins actifs du devenir-matière. Dans cet lignée, Guénaëlle de Carbonnières sonde les ruines urbaines comme des palimpsestes. Ses photographies fouillent, exhument, redonnent présence à ce qui persiste dans l’ombre. Dans Evitrum (2025), elle s’intéresse aux tours HLM des Minguettes, construites dans les années 1960 puis promises à la démolition. Leurs effondrements successifs deviennent autant d’événements sidérants où se joue la violence d’une époque. Pour ce projet, Guénaëlle encapsule des images d’archives dans du verre moulé sur les gravats, transformant ces ruines en reliques fragiles d’une mémoire collective. Julie Rochereau arpente de son côté la Corniche des forts à Romainville, où une forêt spontanée a conquis une ancienne carrière de gypse. Ce territoire hybride, entre friche industrielle et sanctuaire naturel, montre comment le végétal reprend ses droits, inscrivant la disparition humaine dans une lente métamorphose du paysage. Dans cette enquête, l’artiste convoque les réflexions de l’anthropologue Anna L. Tsing sur les formes de vie qui prospèrent dans des paysages abîmés. Dans Le champignon de la fin du monde3, le matsutake, champignon rare qui croît dans des forêts dévastées, devient pour Tsing la métaphore d’une vitalité fragile mais réelle dans les ruines du capitalisme.

L’image comme matière sensible

Sonder les territoires en mutation, c’est aussi interroger la photographie elle-même, éprouver sa matérialité, son instabilité. Par des techniques de solarisation, d’empreintes ou d’hybridations, l’image devient une surface poreuse traversée d’accidents. C’est en ce sens que Julie Rochereau explore l’anthotype, un procédé photographique ancien où la chlorophylle des plantes devient révélateur d’une image éphémère altérée par la lumière et les intempéries. Dans la série Chagrins débutée en 2022, des tirages sur soie naturelle sont confiés à la terre et aux lombrics, qui les transforment en lambeaux, inscrivant l’imprévisible dans la matière même de l’œuvre. Fanny Buéguély place la photosensibilité, principe vital de la vie terrestre, au cœur de sa pratique. Elle crée des chimigrammes grand format, façonnés par le soleil, la chimie et ses gestes qui balaient la surface du papier argentique. Ses oeuvres deviennent dés lors des membranes vibrantes, composées de forces autonomes et aléatoires, dans une logique de vitalité partagée. Ainsi, la photographie apparaît moins comme une surface neutre que comme une peau en mutation où se rejouent soin, retrait et attention aux formes résiduelles du monde.

La photographie face aux technologies

Et pourtant, à l’autre bout du spectre, l’image se fragmente, se multiplie, se compresse à l’infini. La culture numérique modifie notre manière de voir et produire des images standardisées, parfois vidées de leur substance. Le peintre britannique Dan Hays transpose sur toile les logiques de pixellisation. À partir de clichés compressés, il peint patiemment des milliers de carrés colorés pour recréer des panorama qui oscillent entre figuration et abstraction. En rejouant la matérialité fragile de l’image numérique dans la peinture, Hays révèle la tension à l’oeuvre entre notre perception immédiate et la médiation technologique des écrans. Hugo Servanin explore une autre frontière, celle de l’intelligence artificielle. Dans Objet Foule #4 (2019), une IA génère des images abstraites à partir d’archives pornographiques, réduisant la sexualité humaine à des motifs standardisés. Entre abstraction numérique et traces de corps, son dispositif met en lumière la déshumanisation et l’appauvrissement symbolique produits par l’automatisation des images.

Alors, que reste-t-il ? Ces œuvres tiennent ensemble une même nécessité : laisser une trace, mais sans bruit. Elles persistent. Elles travaillent dans les interstices, dans la lenteur, dans l’attention. Fragiles, éphémères, elles n’en sont pas moins actives. Elles creusent, elles infiltrent, elles rappellent que la mémoire n’est pas seulement monumentale. Qu’elle peut aussi être discrète, souterraine, obstinée.

La photographie, ici, est une arme douce. Elle ne s’impose pas. Elle ronge. Elle façonne. Elle invente des formes de résistance par le soin, le retrait, l’écoute. Elle nous appelle à habiter le monde autrement avec intensité, avec vigilance, avec désir. Et je le dis sans détour : ce qui fait trace sans faire de bruit, c’est peut-être ce qui sauve.



Lena Peyrard



1Michel Poivert, Contre-cultures dans la photographie contemporaine(Paris : Textuel, 2022).

2Robert Smithson, « A Tour of the Monuments of Passaic, New Jersey » (1967), dans Robert Smithson: The Collected Writings(Berkeley : University of California Press, 1996).

3Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme (Paris : La Découverte, 2017).